De la guerre en Ukraine : morale ou éthique ?

Il n’existe pas de guerre juste. Toute guerre est un échec d’humanité, un échec dû au manque de dialogue entre les êtres humains, au manque de compréhension et de respect des différences des personnes, de cultures, de civilisations. Elle est également due à l’ignorance, c’est-à-dire au manque d’effort pour comprendre l’autre, dans ses différences, mais également se comprendre soi-même, ses réactions, ses émotions, sa propre culture. Le grand philosophe musulman Ibn Rushd disait : « L’ignorance conduit à la peur, la peur conduit à la haine, la haine conduit à la violence. Voilà l’équation ». Aucune guerre ne peut être justifiée, elle engendre la déshumanisation, le désespoir, l’absurde. Elle montre la barbarie, la démence, la folie qui habite l’être humain, son besoin de reconnaissance et de toute-puissance. C’est un constat d’humanité et d’inhumanité.

Et en ce sens, l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine le 24 février 2022 nous questionne lourdement, nous européens, nous occidentaux.

En tant qu’européens, du point de vue de la morale, nous condamnons en grande majorité l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, au moins pour trois raisons :

  • d’abord parce que la Russie, en agissant ainsi, viole les traités internationaux, elle ne respecte pas les règles qui structurent la morale ;
  • ensuite parce que la Russie, en agissant ainsi viole les valeurs qui constituent notre morale : la démocratie, la liberté, le respect et la dignité de la personne humaine ;
  • enfin, parce que la Russie, en agissant ainsi viole la déclaration universelle des droits de l’Homme, tue des civils, ce qui peut être considéré de ce point de vue également comme des crimes de guerre.

Ainsi la morale condamne.

Si nous nous déplaçons maintenant dans le champ de l’éthique, la situation devient plus complexe. Car l’éthique nous interroge sur la mise en action concrète de nos valeurs dans nos décisions et dans nos actions. Jusque-là, avec la morale, nous avons condamné mais nous n’avons pas agi.

L’éthique requiert de développer une vision systémique du contexte dans lequel cette guerre nous plonge et d’intégrer les différences de point de vue des parties prenantes concernées, autrement nous demeurons dans l’ignorance qui conduit à la peur, qui conduit à la violence, qui conduit aux extrémismes.

Du point de vue occidental européen, nous ne voulons pas la guerre, nous voulons tout faire pour trouver la paix, la plus juste qui soit. L’Ukraine ne fait ni partie de l’Europe, ni partie de l’OTAN et donc, nous n’intervenons pas directement dans ce conflit. Toutefois, notre indignation et la remise en question de nos valeurs de démocratie, de respect et de liberté, nous poussent à fournir un appui logistique humanitaire (accueil des réfugiés, organisation des couloirs humanitaires) et militaire (armes). Et nous privilégions la diplomatie afin d’essayer de régler le conflit par le dialogue.

Du point de vue russe, Vladimir Poutine justifie l’invasion de l’Ukraine pour protéger la Russie de l’extension de l’OTAN vers l’Est (le traité de 1990 après la chute du mur de Berlin prévoyait la non extension de l’OTAN), dont le leadership est entre les mains des USA, l’empire du mensonge, explique-t-il. Il attaque l’Ukraine qui selon lui a commis un génocide contre les populations russophones de l’Ukraine et contre les néonazis qui constituent la majorité du corps militaire ukrainien. Il brandit l’arme de dissuasion nucléaire pour montrer sa force potentielle.

Du point de vue ukrainien, incarné par son président Zelensky, il s’agit de mener le combat en action de la liberté et de la démocratie, contre la mort et la dictature. Il s’agit de sauver la vie des concitoyens ukrainiens, c’est un combat biologique vital pour la survie. Et en ce sens, il demande à l’OTAN et à l’Europe de le soutenir militairement pour défendre les valeurs de démocratie, de respect et de liberté. Il affirme même le cynisme de l’Occident à faire de grands discours (donc la morale) et de ne pas l’aider à défendre son pays (donc l’éthique).

Chacun de son point de vue a des motivations différentes liées au contexte, à la situation, à la culture et à la personnalité des leaders concernés. Et chacun, de son point de vue, a raison. En même temps, de très anciens thèmes babyloniens, déjà utilisés par les américains pour justifier la guerre en Irak, redeviennent à nouveau d’actualité : il s’agit de combattre le bien contre le mal, la lumière contre les ténèbres. Et derrière en sourdine, il s’agit de le faire au nom de Dieu. Mais Dieu ne fait pas la guerre, ce sont les hommes qui font la guerre. Faire la guerre au nom de Dieu relève du fanatisme religieux. Et Poutine ne manque pas à ce sujet de renvoyer les américains à leur propre incohérence lorsqu’ils ont justifié l’invasion de l’Irak en invoquant la présence d’armes chimiques qui n’ont en réalité jamais existé.

Qu’est-ce que cela signifie ? Cela souligne que dans tout conflit, il n’y a jamais (en tout cas c’est très rare) une partie qui a tort à cent pour cent et une autre qui a raison à cent pour cent. Cela, comme je le dis dès le début de cet article, ne justifie en rien le déclenchement d’une guerre. Et tout conflit nous renvoie à une incohérence entre les valeurs et les règles affichées (donc la morale) et leur mise en pratique concrète dans les faits (donc l’éthique). Et nous, les êtres humains, nous pouvons toujours être pris à défaut d’incohérence car nous ne sommes jamais exemplaires sur le sujet.

Et c’est là maintenant que l’éthique nous interroge justement, nous occidentaux, et européens en particulier. Au-delà de nos déclarations d’intention, jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour défendre nos valeurs de liberté, de démocratie, de respect de la personne humaine et de sa dignité ? A quoi sommes-nous prêts à renoncer ? Sommes-nous prêts à mourir pour l’Ukraine ? Sommes-nous prêts à perdre trente à quarante pour cent de notre bien-être pour sauver les ukrainiens ? Sommes-nous prêts à accueillir des réfugiés ? Sommes-nous prêts à imposer des sanctions jusqu’au point de ne plus avoir les moyens de payer l’essence à mettre dans nos voitures, à ne plus pouvoir nous chauffer par manque de gaz ? Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour être le plus cohérent possible ? Je nous pose la question, en transparence, pour éviter le cynisme, l’optimisme béat et l’hypocrisie. Et l’éthicien que je suis ne fait pas la morale.

L’Europe, en trouvant le juste équilibre du courage, tel que le définit Aristote, « être ni lâche (fuir), ni téméraire (contre-attaquer sans raisonner)» devrait saisir cette opportunité unique pour créer une vision, une stratégie et une politique de maintien de la paix communes, cohérentes avec nos valeurs humanistes. Car cette guerre (mais la crise sanitaire Covid-19 nous y renvoyait déjà également) nous interroge sur la cohérence, ou l’incohérence, de notre modèle politique avec nos valeurs humanistes.

Dans tous les cas, du point de vue de l’éthique, la négociation de la sortie de guerre ne peut passer que par le dialogue : la compréhension, l’écoute, la lucidité, l’authenticité, l’humilité, beaucoup d’humilité et peu d’arrogance.

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